Longtemps resté discret hors de ses frontières, le T-Manga, bande dessinée taïwanaise inspirée du manga japonais tout en affirmant ses propres codes culturels et artistiques, commence aujourd’hui à s’imposer sur la scène internationale. En France, la plateforme Mangas.io contribue à cette mise en lumière en diffusant plusieurs œuvres venues de Taïwan, dont celles de deux auteurs de cette nouvelle génération : Aliyo, créatrice de Miao, la légende du chat démon, et Karmarket, auteur de Rest in Pieces, deux univers opposés portés par une approche très personnelle de la création.
« J’ai compris que c’était mon talent »
Aliyo identifie très tôt son attrait pour le dessin : « C’était en troisième année d’école primaire », raconte-t-elle. « Parmi les autres élèves de ma classe, je dessinais plutôt bien et mes camarades aimaient mes dessins. J’ai compris que c’était quelque chose que je voulais faire plus tard. »
Chez Karmarket, le chemin est plus chaotique. Après une expérience dans l’univers du cinéma et des tournages, il prend ses distances avec ce milieu. « Dans le cinéma, il faut toujours des centaines de personnes dans l’équipe et des millions de dollars pour faire marcher tout ça. Je me suis rendu compte que ce n’était pas mon univers, ni mon talent. » Il évoque aussi le besoin nécessaire de validation extérieure : « Il faut convaincre le réalisateur et le scénariste. Alors qu’en tant que mangaka, je peux faire mon manga tout seul. Il n’y a plus personne à convaincre. »
Miao : entre attraction immédiate et contraste assumé
Dans Miao, la légende du chat démon, Aliyo construit un duo central : un chat démon charismatique et un héros humain volontairement ordinaire.

L’idée du chat part d’une évidence : « Je voulais attirer les lecteurs avec un chat, car les gens aiment les chats. » Mais très vite, le projet évolue. « J’ai ajouté des éléments spirituels et démoniaques, aussi parce que la maison d’édition voulait des éléments taïwanais. C’est cette combinaison qui a donné naissance à Miao. »
Face à lui, le protagoniste humain contraste de sa personnalité banale. « J’aime dessiner des personnages ordinaires, contrairement à certains mangas japonais où les héros sont très forts. Ça permet de créer un contraste avec le chat, qui est très puissant. » Dans les premières versions du personnage, Miao avait une personnalité plus tranchée : « Au début, je l’avais imaginé comme vicieux et malin, pour lui donner un côté charmant et accentuer le contraste avec le personnage humain, plus doux. »
Une œuvre ancrée à Taïwan, mais tournée vers l’universel
Si les références culturelles taïwanaises sont présentes dans Miao, Aliyo insiste sur leur rôle secondaire. « Au départ, c’était aussi pour répondre aux attentes de la maison d’édition. Mais je ne voulais pas que ces éléments soient le cœur de l’histoire. Ils doivent servir le récit. » Elle précise également que l’histoire ne se déroule pas à Taïwan. « J’intègre des éléments taïwanais, mais si d’autres éléments non taïwanais servent mieux l’histoire, je les utilise aussi. »


Aliyo construit ses chapitres à partir de grandes lignes, enrichies progressivement. « J’ai les grandes lignes, puis j’ajoute des événements, des petites histoires ou des anecdotes que j’ai lues ou vues sur les réseaux sociaux. Comme ça, l’histoire se construit petit à petit. » Le passage au numérique a aussi eu un impact concret : « Au début, je pensais en version papier. Mais certains lecteurs m’ont dit que les textes étaient trop petits. J’ai donc ajusté la taille des dialogues. »
Dessiner l’organique pour apprivoiser l’angoisse
Chez Karmarket, la création est profondément liée à ses émotions. « J’aime représenter les organes humains. Il y a une sorte d’ordre dans le désordre. C’est très proche de la nature. » Cette esthétique vient d’un vécu personnel : « À l’origine, j’étais anxieux vis à vis de la mort et des maladies. En dessinant ces scènes, j’arrive à dépasser cette anxiété. C’est une forme de soulagement. »

La séparation est également centrale dans son œuvre. « Quand j’ai quitté ma famille pour vivre à Taipei, j’ai expérimenté cette séparation. Naturellement, j’ai intégré ces émotions dans mes histoires. »
Karmarket cite des influences très variées, allant du manga à la littérature. Il évoque des artistes travaillant entre réalisme et rêverie : Frank Miller pour son travail du noir et blanc, ou encore Stephen King : « J’aime ses histoires, qu’elles soient longues ou courtes. Il a un vrai sens du détail. »
À un lecteur découvrant Rest in Pieces, son recueil d’histoires, il recommande différentes entrées : « Le Roi du lac salé pour les amateurs de démons, Appartement à louer pour les histoires de maisons hantées, et Plongée en profondeur pour ceux qui aiment les personnages plus doux. »
Pression… et reconnaissance
Après avoir obtenu le prix de « Manga de l’année » au Golden Comic Awards 2022, Aliyo observe un changement dans son quotidien. « J’ai réalisé plus de collaborations après ce prix, et bien sûr cela ajoute de la pression sur les délais. » Mais son rapport à son travail reste nuancé : « J’ai parfois l’impression que les autres apprécient plus mes œuvres que moi-même. J’essaie d’apprendre à les apprécier autant que les lecteurs. »
À ceux qui souhaitent se lancer dans la bande dessinée, elle conseille simplement de franchir le pas. « Il faut faire le premier pas. Ensuite, on voit comment l’œuvre évolue, à travers les retours et les commentaires. C’est comme ça qu’on progresse. Mais il ne faut pas se limiter, il faut se lancer. »
Entre le chat démon d’Aliyo et les visions organiques de Karmarket, le T-Manga révèle deux approches complémentaires : l’une basée sur le contraste et le rythme narratif, l’autre sur l’introspection et les angoisses humaines. Deux écritures différentes, mais une même affirmation : la bande dessinée taïwanaise ne cherche plus à exister en marge, elle construit désormais sa propre identité. Les lecteurs curieux peuvent retrouver Rest In Pieces et Miao, la légende du chat démon sur la plateforme française Mangas.io.
