À l’occasion de Japan Expo 2026 et grâce aux éditions Ki-oon, nous avons pu rencontrer et échanger avec Harimaru, l’auteur de SUICIDE RED.
Bonjour Harimaru, Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
HARIMARU : Enchanté, je suis Harimaru et je suis l’auteur de SUICIDE RED (par ici, pour lire la critique du tome 1).
On connaît un peu votre oeuvre, vous avez notamment été assistant de Shun Saeki et Yūsuke Murata. quelle relation entretenez-vous avec eux maintenant que vous êtes devenus mangaka ?
HARIMARU : Je n’ai presque plus aucune relation avec Shun Saeki. Mais je suis toujours en « back-up » sur One Punch Man quand le besoin s’en fait sentir. Il arrive que nous mangions ensemble [NdlR : avec Yūsuke Murata] et pour la sortie de SUICIDE RED on s’est permis de demander un commentaire à Yūsuke Murata.
Échangez-vous sur votre oeuvre, sur vos choix de scénario ou de dessin avec Yūsuke Murata ?
HARIMARU : Non je ne demande pas de conseil sur l’histoire mais par contre j’ai reçu un conseil sur la mise en scène. Le conseil qu’il m’a donné en particulier, et qui m’a marqué, c’est sur l’alternance des types de cases. Il y a deux types de cases. Les cases qui permettent d’expliquer la situation et les cases qui permettent de transmettre des émotions. Moi, comme j’ai été longtemps artisan des décors, j’ai tendance à faire plus naturellement des cases de description avec beaucoup de décors. Ce sont les plus difficiles et moi ça me permet en plus de montrer mon niveau graphique.
Mais j’en mettais trop, et cela empêchait d’avoir ces cases d’émotions qui rapprochent le lecteur des héros. Il m’a donc conseillé d’augmenter un petit peu les cases zoom sur les visages des personnages. Même si, au fond de moi, cela me donne un peu l’impression de choisir le chemin de la facilité parce que c’est plus facile de dessiner en gros plan des visages que des cases avec plein de décors. Mais cela reste effectivement nécessaire pour rendre l’histoire intéressante.
Vous avez décidé de travailler avec Ki-oon pour publier SUICIDE RED, comment s’est faite cette collaboration ?
HARIMARU : J’ai deux raisons. La première c’est que, quand j’ai mis mon épisode pilote qui a servi de base à SUICIDE RED sur un site de matching entre éditeurs et auteurs (où on peut à la fois recevoir des offres mais aussi des avis des éditeurs), j’ai reçu beaucoup de retour de diverses maisons d’éditions mais Ki-oon était la seule à m’avoir approché via deux éditrices en même temps. J’ai donc senti une forte motivation pour travailler avec moi. En plus, les avis reçus de la part de Ki-oon m’avait semblé très pertinent et indiquaient précisément ce qu’il me manquait en tant qu’artiste.
Mais en dehors de ça, je suis conscient que c’est juste une petite partie des mangas japonais qui sortent à l’internationale à cause de toutes les barrières qu’il peut y avoir avec la traduction. Ce n’est jamais sûr et c’est réservé à une sorte de petite élite. Si j’avais été publié au Japon, j’aurais peut-être eu la chance, comme aujourd’hui, d’être sorti et interviewé en dehors du Japon… mais cela aurait pris au moins 10 ans. Pour élargir au maximum mon lectorat, j’ai décidé de prendre une sorte de raccourci et de commencer par une maison d’édition internationale.
C’est donc un choix de ne pas passer par la prépublication « classique » en magazines japonais ?
HARIMARU : Oui, et il y a aussi le fait que le format magazine qu’on a au Japon a une influence sur la façon dont on construit l’histoire et le rythme du manga. Pour attirer l’attention du lecteur, il y a des espèces de règles sur le rythme qu’on peut donner à chaque nouvelle série. Je trouve que ces dernières années, le tempo est trop rapide pour inclure tous les éléments qui peuvent sembler intéressant dès le chapitre 1 en termes de construction d’univers, de personnages. Et, pour moi, c’est trop resserré. J’apprécie le fait que Ki-oon fonctionne en volumes reliés et cela me permet d’étaler les informations de façon plus large. C’est un format qui convient bien à mon type de narration.
D’autant plus que la compétition est rude dans les magazines japonais pour conserver sa place à l’intérieur de ce même magazine et, je pense que cela m’aurait déconcentré de penser tout le temps à garder ma place au lieu de penser à mon histoire.
[NdlR : Au Japon, la prépublication dans les magazines est soumise à un vote dans chaque numéro paru. Les lecteurs classent les œuvres selon leur ordre de préférence et celles qui sont plébiscitées continuent. Les autres, si elles restent trop longtemps dans le bas de classement, sont évincées.]
Qu’envisagez-vous pour le futur de Suicide Red ? Est-ce que ce sera une série longue ou courte ?
HARIMARU : On a décidé des grandes lignes de l’histoire mais le nombre de volumes n’est pas encore complètement défini. Je peux rajouter des histoires pour approfondir mes personnages au fur et à mesure. Mais en tout cas, je n’ai pas encore arrêté le nombre de volume de la série.
Je voudrais rajouter quelque chose par rapport à ma remarque sur le fonctionnement des magazines japonais. J’ai vu de près le fonctionnement d’ateliers à la fois pour un magazine hebdomadaire quand je travaillais sur Food Wars mais aussi sur un magazine web quand je travaillais sur One Punch Man. Et j’ai pu comparer l’influence du rythme de publication des magazines sur la création en elle-même.

Pouvez-vous décrire votre façon de travailler ?
HARIMARU : En fait, je fais le scénario de chaque chapitre en même temps que le storyboard. Même si les grandes lignes sont déjà décidées, pour les détails je fais chapitre par chapitre. Cela prend à peu près une semaine pour faire chaque storyboard. En gros, c’est séparé en deux : après le rendez-vous éditorial, il y a trois jours pour faire une espèce de première ébauche de storyboard ; ensuite on fait un autre rendez-vous éditorial où j’écoute les conseils de mes éditrices. Et je finis, encore en trois jours, en prenant en compte ce qu’on a dit ensemble. Ensuite, je prends à peu près deux semaines pour faire l’encrage sur mes personnages. Les deux semaines restantes du planning sont pour les finitions, l’intégration des décors, tout ce qui n’est pas personnage principal.
Travaillez-vous de manière traditionnelle ou numérique ?
HARIMARU : Tout en numérique, storyboards inclus.
Quelles sont vos inspirations manga/anime ?
HARIMARU : J’ai évidemment été influencé par One Punch Man, je peux aussi citer par exemple Trigun, Dorohedoro, Beast of East (par Yamada Akihiro) et Tsurikichi Sanpei [NdlR : L’anime nous est parvenu dans les années 90 sous le titre Paul le Pêcheur], un manga sur la pêche qui a des décors incroyables, très détaillés.
J’ai aussi adoré les films américains des années 90 pendant la période de l’âge d’or des grandes aventures : Gremlins, Ghostbusters, Goonies, Terminator.
Quelles sont vos inspirations en dehors de ces univers (jeux, jeux-vidéos) ?
HARIMARU : J’ai été extrêmement influencé par les jeux, que ce soit les jeux-vidéos ou les jeux de cartes. Quand j’étais enfant, j’adorais les deux. En fait, j’ai grandi avec le boom des jeux au Japon. En jeux-vidéos, j’étais surtout fan de jeux de baston : Street Fighter ou Guilty Gear. Et pour les jeux de cartes, je suis un grand fan de Magic L’Assemblée et des cartes Yu-Gi-Oh ! Par exemple, le concept de rendre des personnages plus puissants grâce à des items, que je réutilise dans mon manga, vient de ces combinaisons qu’on peut trouver dans les jeux des cartes.
Et en plus, le titre même de SUICIDE RED vient de Suicide Black, un archétype de deck de Magic.




Si vous ne deviez garder qu’une seule œuvre, et ne pouvoir lire que celle-ci toute sa vie, qu’est-ce que ce serait ?
HARIMARU : Si on parle d’une série en cours, je dirais Hunter × Hunter parce que je veux savoir la suite. Si on parle d’une série qui est déjà finie, je dirais ARMS parce que c’est une série d’un niveau incroyable pour tout. Que ce soit pour les scènes de combat, le rythme, la façon de dessiner les personnages…
Est-ce que c’était la première fois que vous veniez en France ?
HARIMARU : En 2017, j’ai passé une journée à Paris en venant de Londres par l’Eurostar. J’ai passé ma journée dans les musées du Louvre et d’Orsay donc en fait j’ai vu que ça. J’avoue qu’aujourd’hui je vois Paris avec un œil neuf. À l’époque je n’étais pas conscient de l’ampleur de ces musées : ils étaient trois fois plus grand que ce que je pensais donc je n’ai pas bien calculé mon temps.
Qu’avez vous pensé de ce voyage pour la promotion de SUICIDE RED ?
HARIMARU : C’est une expérience incroyable. Évidemment, passer du temps dans Paris c’est génial. Mais il y a aussi le fait que je peux enfin rencontrer mes lecteurs pour de vrai. Je pense que je parle aussi pour les autres auteurs japonais de Ki-oon, nous sommes très loin et on a peu de visibilité sur ce qu’il se passe là où sont publiées nos oeuvres. On voit peu les réactions des lecteurs, à part sur Manga-Nova. C’est quasiment une expérience virtuelle pour nous d’être publiés en France.
Mais là, je vois enfin de mes yeux mes lecteurs mais aussi le staff du stand Ki-oon qui fait de son mieux pour vendre mon manga, les membres de l’édito Ki-oon qui produisent mon histoire. Enfin j’ai l’impression que c’est réel. C’est tellement virtuel que ce ne serait pas impossible que certains auteurs suspectent que les commentaires sur Manga-Nova soient écrits par Ki-oon eux-mêmes pour leur faire plaisir.
Merci aux équipes de Ki-oon pour cette opportunité, et merci aux interprètes Kim Bedenne et Camille Para (éditrices du bureau de Tokyo) pour avoir rendu cette interview possible. Évidemment, merci à Harimaru pour le temps qu’il m’a accordé et cet échange.
Visuel de mise en avant : © Harimaru / Ki-oon

